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Léopol Bourjoi en dix questions
par Gérard Therrien

« À 16 ans, je faisais de l’art, aujourd’hui, près d’un demi-siècle plus tard, c’est l’art qui me fait ! »
Léopol Bourjoi est né le 11 février 1950, rue Sentennes, dans le quartier Tétreaultville, jadis une campagne parmi les plus démunies de l’île de Montréal. « L’hiver, je dormais sous six pouces de couvertures, la maison était chauffée au bois ; ma bouche faisait de la buée quand je respirais… », me confia-t-il en souriant.
Il vit toujours dans l’est de Montréal, son gîte se situe rue De Rouville dans l’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve. Il habite une coquette résidence qu’il a lui-même rénovée et à laquelle il a accolé son atelier, son antre, devrais-je dire, où entre ses cours —car il est professeur auprès de jeunes décrocheurs du secondaire —, il consacre le plus clair de son temps à la création artistique.
À mon arrivée, je l’ai surpris alors qu’il s’affairait dans la réalisation d’une maquette, une sculpture qu’il comptait présenter au concours ouvert aux artistes québécois par la municipalité de Buckingham dans l’Outaouais. Il n’est pas que sculpteur, la plume l’occupe, mais la peinture demeure son principal moyen d’expression. C’est par ailleurs pour cette dernière raison que je désirais rencontrer Léopol Bourjoi. Ses toiles sont fascinantes. La plupart se composent de poissons spectaculaires. Pourquoi les poissons ? lui ai-je demandé. « Totalement immergés dans leur élément, ils adoptent la forme hydrodynamique qui permet le mieux d’évoluer. Le poisson de surface a une forme différente de celui des profondeurs. Celui des eaux froides possède un chromatisme différent de son confrère évaluant en eaux chaudes. De plus, le poisson ingère son environnement duquel il tire l’oxygène essentiel à sa survie. Pourtant, s’il change de fluide, du liquide au gazeux oxygéné, il suffoque et meurt. Totalement immergé, il ne voit pas son élément, il en ressent les effets et ne voit que ce qui s’y trouve. Il en est de même de l’humain qui baigne dans un élément essentiel qui le conduit à adopter une forme, une manière d’être humain : la culture.
La culture est à l’humain, ce que l’eau est au poisson. »
Avant d'aller à l’école, il avait été atteint de neuf pneumonies, autant dire qu’il a vécu plus de temps à l’hôpital Victoria qu’avec les siens. Aussi, sa main gauche ne compte pas les cinq doigts, une malformation de naissance. La méchanceté des camarades face à la dissemblance physique lui a fait découvrir bien jeune qu’il était différent. Aussi se plaît-il à dire : « C’est socialement que nous étions pauvres ! ». Ses jours à vivre ne seraient pas longs, prédisaient ses médecins. Ils avaient tort, puisqu’à soixante ans, l’artiste est dans une forme splendide. Il n’est pas rare de le voir dans l’arrondissement chaussé de ses patins à roues alignées.
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Notre entretien s’est déroulé sous forme de jeu des dix questions, voici ce qui en a découlé :
1. Professionnellement, où étiez-vous il y a dix ans ?
Je rénovais et agrandissais la maison que nous avions achetée en 1998 et je construisais mon atelier tout en agissant en tant qu'enseignant suppléant en arts plastiques à la CSDM. Je réalisais également des travaux de graphisme sur ordinateur pour le domaine de l'imprimerie et de la publicité par l'objet. Peu de production artistique durant ces années-là. J'appelais ça les années de consolidation. Le temps durant lequel il est dit des écrivains qu'ils font leur miel.
2. Qu’est-ce qui vous motive ?
Enfant malade et bafoué de multiples manières, les médecins croyaient que je ne vivrais pas longtemps. Je profite intensément de ce temps emprunté inespéré. Je suis incapable d'accepter que la vie ne serve qu'à vivre. Elle doit servir à réaliser des projets, à contribuer à la collectivité. Chaque instant se doit d'être un instant d'apprentissages et de réalisations.
Très jeune ado, je voulais devenir un citoyen de valeur pour ne pas subir les malheurs que je subissais enfant.
3. Avez-vous toujours su que vous feriez ce que vous faites présentement ?
Pas nécessairement ce que je fais puisque je croyais que je ne ferais que de l'art, mais l'homme que je suis devenu, oui. Lorsque j'ai décidé tout jeune, vers 10 ans que je serais un artiste sans doutes ni hésitations, il n'y avait aucun modèle autour de moi. Personne à qui me comparer. Personne pour m'inspirer. Tout ce qui m'attendait était singulier. J'étais toujours prêt à réinventer de nouvelles solutions, de nouveaux moyens, de nouvelles manières en sachant que j'en étais le noyau et que ce noyau était d'une grande résilience.
Je me vois depuis longtemps comme un récif, un pic de roc imperméable à l'écume de la mer agitée des incertitudes de la vie.
4. Aviez-vous préalablement une formation qui vous a mené au travail qui est vôtre aujourd’hui?
À 16 ans, lorsque mon caractère s'est cristallisé (une sensation psychique que j'ai ressentie physiquement. Une certitude. J'ai pensé un temps devenir enseignant tout en choisissant de devenir artiste autodidacte. Je refusais volontairement d'être formé par une quelconque école de pensée. Je désirais voir plus tard dans ma vie ce que devenait un artiste livré à lui-même dans la société dans laquelle j'ai vu le jour. Ma vie d'artiste elle-même était l'expérience artistique primordiale.
Ce n'est qu'à 40 ans que je suis allé étudier à l'université, à la fois pour mettre des concepts sur mon expérience artistique personnelle et acquérir la formation nécessaire pour enseigner. Le baccalauréat ne me semblant pas suffisant, j'ai complété mes études avec une maîtrise, ce qui ne m'a pas particulièrement semblé ardu malgré mes 40 ans passés et contrairement à ce que plusieurs m’ont laissé entendre.
D'ailleurs, parce que je me voyais en tant qu'artiste j'ai eu l'occasion d'occuper de nombreux emplois dans de nombreux domaines d'activité. J'ai été machiniste sans me considérer machiniste, j'y œuvrais en tant que touriste. Apprenti plombier, menuisier, magasinier, technicien en procédés non destructifs, etc. Tous des emplois auxquels je me suis toujours adapté avec beaucoup de facilité, dans lesquels j'ai à tous coups obtenu rapidement des promotions. Des savoir-faire que j'ai investis et continue d'investir dans mes œuvres. Je vois cela comme un enrichissement professionnel, j'en ai développé un beau métier d'artiste. Tout ce que je fais est bien fait.
5. Quel est votre principal défi actuellement ?
À 16 ans je faisais de l'art (ma première exposition solo s'est tenue en 1968 à 18 ans) à 60 ans c'est l'art qui me fait. Depuis quelques années je ne peux plus rien faire sans que cela ne tourne à l'art. Il n'y a plus de distinction entre professionnel et personnel. Je suis tout à fait artiste. Plus rien n'a pour moi de sens sans l'art. Si j'étais un oiseau, l'art serait mes ailes.
Mon défi serait que je puisse, du lever au coucher, tous les jours me consacrer à l'art, comme un moine en son abbaye, dans mon atelier, voire même tel un anachorète.
6. Quel personnage public vous a le plus influencé au cours de votre carrière, avez-vous eu des mentors) ?
Aucune influence remarquable. Je ne suis pas tellement intéressé par ce que tous les hommes croient avoir compris et croient nécessaire de nous faire comprendre, mais plutôt à comprendre ce qui à travers ce qu'ils croient avoir compris leur a échappé. Il n'y a que dernièrement, voire quelques semaines, je songeais à Thomas Moore, lequel selon moi s’est engagé sur la voie de l'humanisation au mépris des seuls instincts. Il a suivi sans frémir le chemin que nous avons tous à suivre dans la laïcité en ayant l'humanité, la culture humaine comme exigence. À 12 ans, j'admirais un enseignant qui avait trop de réserve pour agir en tant que mentor alors qu'il aurait pu. Jacques Huet, artiste sculpteur, qui avait près de vingt ans de plus que moi s'est excusé en 1996 de ne pas l'avoir fait. J'ai fréquemment reçu des petites tapes d'appréciation sur l'épaule, jamais plus que cela.
Ado, je cherchais encore naïvement une confrérie de pensées, une confrérie d'intelligence. Ça n'a pas marché. Il n'y a eu qu'une très longue liste de noms dont j'ai lu les œuvres: Charles de Foucault, Schweitzer, Curie, Nungesser, Guillaumet, Rostand, St-Exupéry, Pascal, Descartes, Montaigne, Aristote, Diogène, Saint-Augustin, Chateaubriand, Auguste Comte, Naum Gabo, naturellement Michel-Ange, Leonard Da Vinci, Fernand Séguin, Gustav Eckstein, Edward de Bono (un livre peut-être, Heroes and Heretics), etc. Aucune influence artistique marquante. J'étais l'expérience artistique, selon ma condition sociale, dans la société où j'évoluais. Mon enfance et mon milieu social, Hochelaga-Maisonneuve, ne m'incitaient pas à l'admiration de ce monde égaré et chaotique démontrant très peu d'intelligence émotive.
7. Quelle est votre implication sociale dont vous êtes le plus fier ?
L'art. L'art selon moi contribue au développement du sens et de la conscience humaine au même titre que la science contribue à la connaissance objective et est aussi important. Enseigner est selon moi l'implication sociale la plus importante. Enseigner contribue peu à l’œuvre artistique (presque tous les artistes enseignants sont incapables de produire, ils espèrent tous une retraite productive) et pas du tout à la carrière d'un artiste. Un don extrême de vie. De plus, comme je ne cesse d'en témoigner à mes collègues, je peux comparer le défilement du temps en enseignement avec le défilement du temps dans d'autres activités de travail. Lorsque vous avez devant vous trente-quatre cœurs qui battent avec qui vous devez être à l'unisson, le vôtre ne bat pour vous que durant quelques instants durant une journée à l'école. En dix mois scolaires vous n'avez vécu que quelques jours, la vie, votre vie est zappée comme si vous ne regardiez que les commerciaux à la télé, jamais le film.
« Surtout chaque jour passé à enseigner, au primaire ou au secondaire, est un frein à la promotion d'une carrière d'artiste, un retard de plusieurs années dans la crédibilité d'un artiste envers son œuvre. »
8. Que changeriez-vous dans le monde si vous en aviez le pouvoir ?
Je moderniserais les principes économiques qui datent d'un autre temps, qui ne sont encore que l'expression de la génétique humaine qui n'a pas de buts humains. Pas assez de culture, trop de nature. Au stade infantile, un ensemble de réflexes d'appropriation des ressources et de la richesse qui devraient se muer en concepts de gestion et d'attribution des ressources et de la richesse adaptés à des contextes sans cesse en mouvement.
Faire pour les esprits ce que nous croyons nécessaire de faire pour les corps.
« Surtout comme pour Haïti, ou la Californie lors des grands incendies, ou lors d'un tsunami, je déclarerais un siècle d'état d'urgence planétaire. Un siècle entier de reconstruction de la planète et de l'humanité. Un état de guerre permanent envers le mauvais sort, la fatalité génétique et la mise en place d'une manière humaine de faire les choses. »
9. Quelle est selon vous la pire injustice sur terre ?
Croire qu'il y a des races, qu'il y a des différences de valeurs humaines. Croire que tout s'achète et que tout ce qui fait l'humain puisse avoir une valeur économique, ce qui, en fait, vide l'homme de toute valeur et de tous sens.
10. D’ici dix ans, où serez-vous, qu’aurez-vous accompli ?
J'aurai 70 ans et aurai terminé l'enseignement à l'école depuis au moins cinq ans et rempli mon contrat social comme je le voyais à 16 ans. Je n'enseignerai plus qu'à mon atelier si je réussis à le maintenir, sinon ce sera ailleurs.
Je poursuivrai la recherche artistique tant que j'aurai la force de contrôler mes activités. Il n'est pas question dans la vie de simplement s'occuper. Le faire durant sept jours ou durant sept ans pour tuer le temps n'est pas mieux que se tuer soi-même. Attendre que la vie se termine sans trop s'ennuyer est totalement vain. Nous naissons tous pour vivre, et vivre n'est possible que si nous œuvrons à vivre ; ce ne peut être seulement pour en garder l'impression, nous devons y faire quelque chose.
Épicure était dans le champ. Nous sommes constitués pour chercher notre pitance toute notre vie. L'action nous est essentielle. Il suffit de constater ce qui arrive lorsque nous cessons d'agir. Même si la culture humaine nous appelle de toutes ses faibles forces, nous ne pouvons l'accomplir sans comprendre et respecter notre nature ; or, en nature, tout ce qui vit ne fait que cela : s'activer à rester en vie. Pour ma part, je le fais en étant artiste.
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